Quelles formes urbaines dans le monde d'après ?

Chronique des confins n° 11   Sommaire

18 juin 2020ContactPierre-Marie Tricaud

Ingénieur agronome, paysagiste-concepteur et docteur en urbanisme, ancien président de la Fédération française du paysage, Pierre-Marie Tricaud a développé à L’Institut Paris Region une expertise sur la prise en compte des valeurs culturelles, naturelles, paysagères et historiques des sites, avec le souci de s’appuyer sur ces valeurs dans les projets, au-delà de leur simple préservation. Il participe à des équipes de projets aussi bien régionaux (espaces ouverts métropolitains, couronne rurale, parcs naturels régionaux) qu’internationaux (Maroc, Arabie saoudite, Ouzbékistan, Vietnam, Cambodge…). Il a conçu des projets paysagers à des échelles variées (restauration de la Bièvre dans Paris, intégration du TGV Est, jardin au festival de Chaumont-sur-Loire…), coordonné plusieurs numéros des Cahiers et la récente exposition Alphand, et mené des missions d’expertise sur les paysages culturels du patrimoine mondial pour l’UNESCO et ICOMOS.

Quelles formes urbaines peuvent répondre à la fois aux attentes de distanciation, de nature et d’intimité soulignées par la récente crise sanitaire, aux enjeux de densité et de maîtrise de l’artificialisation, et aux nouveaux modes d’habiter plus partagés et de gestion de communs ? Maisons en bande, cours communes, tissus de centres-bourgs, de faubourgs et de villes moyennes, ces formes aujourd’hui un peu marginalisées mériteraient d’être revisitées, articulant densité, nature et intimité, diversité et évolutivité.

Une demande d’espaces d’intimité, et pas seulement de nature en ville

« On reçoit énormément d'appels de personnes qui veulent se mettre au vert… », « Le confinement renforce le désir de campagne des citadins et booste le marché des maisons individuelles »1. Les titres des reportages auprès des agences immobilières publiés dans la presse et sur internet donnent une idée de l’évolution de la demande suscitée par la récente crise. Mais cette demande de verdure et de maison individuelle est-elle une demande de pavillon ? Dans la littérature, le cinéma, la publicité, la télévision, l’idéal du village et l’évocation du bâti serré autour de la place de l’église occupent une place autrement plus importante que la maison isolée : il n’est que de considérer le succès d’une émission comme « Le Village préféré des Français » sur France 2. Il est instructif à cet égard de non seulement lire ces articles évoquant la relance de la demande de maison mais aussi de regarder le choix de leurs illustrations : le modèle représenté, censé correspondre à l’idéal recherché, est plus ou moins celui d’une maison ancienne, comme on en trouve beaucoup plus dans le cœur des villages, des bourgs et des petites villes que dans leur périphérie – des tailles d’agglomération qui ont également renforcé leur attractivité2.
La demande de maison individuelle est généralement fondée sur celle d’un espace extérieur privatif, permettant de s’aérer tout en maintenant l’intimité du logement familial. En période de confinement, cet espace prend un intérêt particulier en offrant une soupape à des familles serrées 7 jours sur 7, sans aller au travail, ni à l’école, ni au restaurant, au spectacle ou dans les parcs publics. Mais il ne semble pas que la taille de cet espace ait été déterminante : un jardinet de ville, une cour, une terrasse, voire un balcon ont pu jouer ce rôle. Si la taille importe peu, les formes urbaines qui offrent les plus petits espaces extérieurs privatifs représentent le meilleur compromis entre la densité d’un côté, la nature et l’intimité de l’autre. Or quand l’espace extérieur est très petit, il n’est utilisable que s’il est d’un seul tenant, d’un seul côté : avec 100 m², on peut faire un vrai jardin carré de 10 x 10 derrière la maison, ou bien une bande de 2 m inutile tout autour.

Réinventer les formes urbaines articulant densité, nature et intimité

La forme urbaine qui offre de petits espaces extérieurs privatifs d’un seul tenant est celle de la maison de ville en bande alignée sur rue avec jardin à l’arrière, qui fut le modèle dominant au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, avant que les nuisances de la circulation automobile n’amènent à reculer les façades. On la rencontre dans une grande partie des quartiers péricentraux des villes petites et moyennes de toute la France (dont l’Île-de-France, de Pontoise à Provins, de Meaux à Étampes et dans bien d’autres villes). Associée à l’image du faubourg, elle est présente aussi dans certains quartiers de la même époque des grandes agglomérations, comme la première couronne parisienne, mais en proportions moindres dans la mesure où ils ont été plus rapidement densifiés, avec construction d’immeubles et occupation des cœurs d’îlot, ou bien adjonction de quartiers pavillonnaires devenus largement dominants. Avec leurs pavillons quasiment accolés, ces quartiers sont certes plus denses que leurs homologues de grande couronne, mais ils optimisent moins bien l’espace que l’habitat en bande.
En matière d’artificialisation et de nature en ville, la comparaison reste à faire entre le pavillonnaire détaché, qui permet une meilleure connectivité entre îlots bâtis, et l’habitat en bande avec cœurs d’îlot verts, qui offre, en réunissant les jardins, une plus grande surface éloignée des façades. C’est ce que propose de faire L’Institut Paris Region dans une évaluation de la biodiversité dans différentes formes urbaines, présentée dans le cadre de l’appel à projets de recherche « Biodiversité, aménagement urbain et morphologie » (BAUM) du Plan urbanisme, construction et aménagement (PUCA)3.
Il est étonnant que la maison de ville en bande ait été peu mise en œuvre dans les dernières décennies. Le recul imposé par les nuisances automobiles n’explique pas tout, puisque ce modèle reste répandu plus au nord (Royaume-Uni, Benelux, Allemagne). La plupart des PLU ne laissent le choix qu’entre pavillon et immeuble collectif, et quand il s’agit de densifier, on voit de petits immeubles superposant des appartements sur 2 ou 3 niveaux s’édifier dans des villages où ils occupent le même espace que les mêmes logements côte à côte en bande. Peut-être l’imaginaire collectif est-il marqué par l’austérité des corons du bassin minier ou la monotonie des alignements de façades identiques en Angleterre, oubliant que c’est aussi la forme, plus avenante, des centres de nos bourgs et petites villes.
D’autres formes urbaines ont réussi à combiner une densité significative avec une présence de nature importante et des espaces extérieurs assurant une certaine intimité : les cités-jardins présentent souvent, dans leurs parties en habitat individuel, des jardins privatifs très petits prolongés par des espaces communs qui les étendent visuellement et créent ensemble des îlots de nature ; mais cette forme urbaine représente un moment de l’histoire de nos villes, qui a évolué surtout vers des formes d’habitat collectif (directement vers les grands ensembles, puis vers certaines formes contemporaines de quartiers écologiques qui en revendiquent la filiation) offrant peu d’espaces extérieurs individuels. Quant aux immeubles à grandes terrasses, ils sont restés des expérimentations localisées, sans doute pour une raison de géométrie : la terrasse à ciel ouvert pour chaque appartement impose la forme de l’immeuble-pyramide, qui limite la densité, à moins d’une base très large où la lumière n’entre pas.

De la forme urbaine au mode d’habiter

Mais au-delà de la morphologie, certains modes d’habiter offrent plus que d’autres cette combinaison densité-nature-intimité : les différentes formes d’habitat partagé, dont les béguinages, présentent des espaces dont la gestion et l’usage ne sont ni individuels ni publics, et optimisent l’utilisation des espaces de nature urbains. S’inscrivant dans un mouvement contemporain de retour aux « communs » prôné par de nombreux économistes (Elinor Ostrom, Gaël Giraud…) à propos des ressources naturelles, ces modes d’habiter considèrent notamment certains espaces extérieurs comme des communs   – retrouvant d’ailleurs, en allant plus loin, un mode de gestion et d’usage qui était présent dans certaines cités-jardins.

Si l’on veut promouvoir l’habitat partagé, il s’agira de voir quelles formes urbaines lui sont le plus favorables : formes à créer, mais surtout formes existantes, qui vont rester dominantes et qui peuvent être favorables, moyennant une adaptation réciproque entre la forme et l’usage. Les expériences d’habitat partagé semblent se rencontrer dans toutes les formes de bâti, avec des modalités qui s’y adaptent : plutôt des colocations dans le collectif, des béguinages dans des groupes de bâtiments… Ici encore, les bourgs et les faubourgs offrent un potentiel d’espaces extérieurs communs qu’on ne trouve ni dans les quartiers plus denses où il y a peu d’espaces extérieurs, ni dans le pavillonnaire où leur usage peut difficilement être autre que privatif. L’habitat continu en bande, qui différencie nettement l’avant et l’arrière, peut offrir de tels espaces dans certains cas à l’avant (quand le front bâti est indenté par des cours communes branchées sur la rue), et plus souvent à l’arrière : un cœur d’îlot ne permet pas toujours d’offrir une cour ou un jardin à chaque logement, mais on peut y créer un commun connecté à plusieurs logements à partir d’une seule parcelle ou sous-parcelle. Le réaménagement des cœurs d’îlot pourrait être un intéressant sujet d’étude dans le cadre de la revitalisation des centres : optimisation d’un sol encombré par des constructions basses, verdissement, création d’espaces communs…

Les craintes ou attentes que cette crise a suscitées relancent la demande de maison individuelle. Les nouvelles technologies du travail, expérimentées en grand pendant cette période particulière, ont montré que beaucoup d’activités pouvaient s’exercer loin du centre des métropoles. Ces tendances peuvent conduire à un acte II de la périurbanisation, pourtant aujourd’hui décriée après un demi-siècle de progression, ou à une revitalisation des centres des villes moyennes et petites, des bourgs et des villages, plus capables d’évoluer vers l’habitat partagé tout en répondant à la demande d’intimité familiale ? La réponse dépendra moins de la demande que de l’offre, et ce que sauront inventer les concepteurs, les aménageurs et les élus.

Pierre-Marie Tricaud
avec le concours de Cécile Diguet (directrice du département Urbanisme,
Aménagement et Territoires, L'Institut Paris Region)

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